Transcription du discours prononcé par Barack Obama lors du dîner annuel de la Fondation Alfred E. Smith à l’hôtel Waldorf-Astoria de New York, le 16 octobre 2008. Traduction et notes : Lionel Chollet.
Barack Obama :
Merci à Al et à Ann, à Son Éminence[1], au gouverneur Paterson et au maire Bloomberg[2], au sénateur McCain[3] et à son épouse[4], à mes merveilleux collègues les sénateurs Clinton[5] et Schumer[6], à tous les invités prestigieux ici présents. Il n’y a pas d’autres copains avec qui je préfèrerais me retrouver ce soir.[7]
Je regrette qu’il n’ait pas pu venir ; j’adresse mes salutations à mon colistier Joe Biden[8], ou… comme le sénateur McCain l’a remarqué, il préfère maintenant qu’on l’appelle “Joe le sénateur”.[9] J’ai été enchanté de recevoir cette invitation et je me sens vraiment à ma place ici, car on a souvent dit que j’avais les mêmes idées politiques qu’Alfred E. Smith[10], et les mêmes oreilles qu’Alfred E. Neumann.[11]
Mais je dois dire que l’événement de ce soir n’est pas vraiment de ceux dont j’ai l’habitude. On m’avait d’abord laissé entendre qu’on pourrait transférer la soirée en extérieur au Yankee Stadium[12] et… au fait, où sont passées les colonnes grecques que j’avais demandées ?
J’aime beaucoup le Waldorf-Astoria, cela dit. Vous savez, il paraît que, depuis l’entrée, on peut voir tout au fond jusqu’au salon de thé russe.[13]
C’est un honneur d’être ici en compagnie d’Al Smith. Je n’ai bien sûr pas pu connaître votre arrière-grand-père, mais d’après tout ce que le sénateur McCain m’a raconté, je sais qu’ils ont vécu ensemble de grandes choses, avant la prohibition…[14] Oui, de merveilleuses anecdotes…
Le maire de cette illustre ville, Michael Bloomberg, est ici. Le maire a récemment fait l’annonce… a récemment fait l’actualité en annonçant qu’il allait modifier les règles et se porter candidat à un troisième mandat, ce qui a fait dire à Bill Clinton[15] : « On a le droit de faire ça ?! »
La douce moitié de notre ex-président, la sénatrice Hillary Rodham Clinton, est parmi nous. Je suis content que vous soyez là, Hillary. Je suis content que vous ayez pu venir, parce que j’ai entendu dire que Chuck Schumer a vraiment essayé de vous faire croire qu’on avait déplacé la soirée au Yankee Stadium.
Mais, je vous parle d’expérience, Hillary Clinton est l’une des plus pugnaces et des plus formidables des candidats à la présidence de tous les temps. Elle a brisé des barrières. Elle a inspiré des millions de gens. Elle est… elle est la cause première de tout ce gris dans mes cheveux, maintenant.
Je suis content également de compter parmi nous le sénateur Schumer, et je vois qu’il a amené avec lui quelques-uns des êtres qui lui sont chers ; je veux parler des gens avec des caméras et des blocs-notes, au fond de la salle.
Et bien sûr, je suis particulièrement honoré d’être ici ce soir en compagnie de mon distingué adversaire, le sénateur McCain. Je pense que c’est rendre hommage à la démocratie américaine, à deux semaines d’une élection âprement disputée, que de faire en sorte que nous soyons tous deux réunis autour de la même table, sans condition préalable.
Récemment, un des hauts-conseillers de John a déclaré au Daily News[16] que si nous continuions à parler de la situation économique, McCain allait perdre. Alors ce soir, je voudrais parler de la situation économique.
Après tout ce qui s’est passé à Wall Street ces dernières semaines, ça fait un peu bizarre de se retrouver en habit de soirée avec un nœud-papillon blanc, mais je dois dire que j’ai fait une affaire : j’ai loué tout le costume à l’administration du Trésor[17], à un très bon prix.
Quand on voit autour de nous ce soir tous ces mets délicieux et tout ce champagne, il est clair qu’on n’a reculé devant aucune dépense. On dirait une réunion de cadres commerciaux d’AIG.[18]
Mais je n’ai pas besoin de vous rappeler les heures terrifiantes qu’a vécu la Bourse, avec des gens qui ont perdu leurs investissements, toute leur fortune. Ce fut si grave que Bloomberg doit maintenant prendre le métro. Et bien que l’effondrement du marché immobilier ait touché sévèrement tous les propriétaires, je pense que nous admettrons tous que cela a été huit fois plus dur pour John McCain.[19]
Vous savez, on a beaucoup débattu de ces questions économiques au long de la campagne, mais dernièrement, on est passé à un stade un peu plus méchant. Au cours des quelques semaines passées, John était en tournée électorale, et il posait cette question : qui est Barack Obama ? Je dois admettre que j’ai été un peu surpris de cette question. La réponse est juste là, sur ma page Facebook ![20]
Mais écoutez, je ne veux pas esquiver cette interrogation. Nous sommes à deux semaines d’une importante élection. Les Américains ont à faire un choix difficile, et si certains ont le sentiment de ne pas encore me connaître, laissez-moi leur apporter quelques réponses. Qui est Barack Obama ?
Contrairement aux rumeurs qui ont circulé, je ne suis pas né dans la mangeoire d’une étable.[21]
En fait, je suis né sur Krypton et j’ai été envoyé ici par mon père, Jor-El, pour sauver la Terre.[22]
Beaucoup d’entre vous… beaucoup d’entre vous savent que je tiens mon premier prénom, Barack, de mon père. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que Barack, en swahili[23], signifie en fait « celui-là ».[24] Et mon deuxième prénom[25] me vient de quelqu’un qui visiblement ne pensait pas que je pourrais un jour être candidat à la présidence.
Si je devais mentionner mon point fort, ce serait sans doute ma modestie. Mon point faible, c’est peut-être que je suis un peu trop génial. Autre chose : je n’ai jamais, jamais, mis de rouge à lèvre à un cochon, ni à un pitbull[26], ni sur mes propres lèvres.[27]
Rudy Giuliani[28], ça c’est pour toi. Je veux dire, qui aurait pu penser qu’un maire travesti de New York aurait du mal à remporter l’investiture Républicaine ? C’est ahurissant… Ces élections primaires ont été difficiles pour toi, John… En tout cas…
En tout cas, voilà qui je suis vraiment. Mais dans un esprit de transparence totale, il vous reste quelques surprises d’octobre[29] à découvrir dans les semaines qui viennent.
Tout d’abord, mon second prénom n’est pas celui que vous croyez. En réalité, c’est Steve. C’est vrai : Barack Steve Obama.
Voici une autre révélation ; John McCain a mis le doigt sur quelque chose : il y a eu une période dans ma vie où j’ai fréquenté une catégorie de personnes plutôt sinistre. Je dois être honnête, ces gars étaient de vrais escrocs. C’étaient des gens sans foi ni loi, sans scrupules, des voyous bons à rien. C’est vrai : j’ai été membre du Sénat des États-Unis.
Maintenant que j’y pense, John, je suis sûr de t’avoir vu à l’une de nos réunions.
Mais je sais que le sénateur McCain est d’accord pour dire que certaines rumeurs sont à la limite du n’importe quoi. Je veux dire, l’autre jour, Rupert, Fox News[30] en fait, m’a accusé d’être le père de deux enfants noirs conçus dans les liens du mariage !
Au fait, John, juste par curiosité, est-ce que Fox News fait partie des médias ? Parce que j’entends toujours parler de cette histoire d’amour… je me pose des questions.
Et puis, à l’un de ces rassemblements de campagne, quelqu’un dans la foule s’est mis à crier « No-Bama ! », et à proclamer à tout le monde dans la salle que je ne devrais pas recevoir l’investiture du parti Démocrate, parce qu’il y avait des candidats beaucoup plus qualifiés. J’aurais vraiment préféré que Joe Biden ne fasse pas ça.
Mais, au moins, nous sommes sortis de la période où la principale critique venant de l’équipe McCain était que j’étais une espèce de people. Je dois avouer que ça m’a vraiment fait mal. Ça me mettait tellement en colère que je donnais des coups de poing aux paparazzi en sortant de chez Spago.[31]
Je ne plaisante pas. J’en ai même renversé tout mon soy chai latte sur mon shih tzu.[32] C’était vraiment embarassant.
Mais pour parler sérieusement, je suis heureux d’avoir pu venir ici ce soir, et je suis honoré de me trouver parmi tant de merveilleux hauts-fonctionnaires et représentants du peuple. Je voudrais tout particulièrement dire un mot de remerciement au sénateur McCain. Nous sommes engagés dans un dur combat en ce moment, et la politique américaine au niveau présidentiel est toujours dure. Mais, je l’ai déjà dit, et je pense qu’on peut le répéter, très peu d’entre nous ont servi ce pays avec autant de dévouement, d’honneur et de distinction que le sénateur McCain. Et je suis heureux de partager la tribune avec lui, ce soir, comme tout au long de cette élection.
Notes
- Le cardinal-archevêque de New York, Edward Michael Egan. [↩]
- Michael Bloomberg, maire de New York. [↩]
- John McCain, le candidat du parti Républicain. [↩]
- Cindy McCain. [↩]
- Hillary Clinton. [↩]
- Charles Schumer. [↩]
- Barack Obama emploie l’expression « there’s no other crowd I’d rather be palling around with, right now » (qu’on aurait pu traduire par « il n’y a pas d’autre groupe de gens avec qui j’aimerais mieux copiner en ce moment-même ») ; Sarah Palin, la candidate Républicaine à la vice-présidence, avait accusé le candidat Démocrate de copiner avec des terroristes (« he’s palling around with terrorists »). [↩]
- Joe Biden, candidat à la vice-présidence sur le ticket du parti Démocrate. [↩]
- Allusion à l’épisode de la campagne présidentielle initié par l’apparition dans les médias de “Joe le plombier”. [↩]
- Alfred E. Smith. [↩]
- Alfred E. Neumann, le personnage-mascotte du magazine MAD. [↩]
- Yankee Stadium. [↩]
- Sarah Palin, colistière de John McCain et gouverneur de l’État d’Alaska, prétendait qu’elle avait une certaine expérience en matière de politique étrangère car, « depuis l’Alaska, on peut voir la Russie ». [↩]
- La période de la prohibition de l’alcool aux États-Unis, de 1920 à 1933 ; moquerie du grand âge de John McCain, qui deviendrait le plus vieux président des États-Unis, s’il était élu. [↩]
- Bill Clinton, 42e président des États-Unis. [↩]
- The New York Daily News. [↩]
- Treasury Department [↩]
- AIG, premier assureur américain et mondial, sauvé d’une faillite certaine — due à d’énormes pertes sur les marchés des dérivés de créances immobilières — par une mise sous tutelle publique et l’octroi d’un prêt de 85 milliards de dollars par la Réserve fédérale, défraya la chronique quelques semaines plus tard quand il fut révélé que sa direction avait réservé un hôtel de luxe pour une semaine pour accueillir une réunion somptuaire de cadres de sa force de vente. [↩]
- Lors d’une interview, John McCain n’avait pas été en mesure de se souvenir de l’importance de son patrimoine immobilier, composé de 7 ou 8 résidences, selon les sources. [↩]
- Facebook, site web de réseau social actuellement très populaire. [↩]
- Barack Obama n’est donc pas le Christ réincarné. [↩]
- En réalité, Barack Obama est Superman ! [↩]
- Swahili, groupe de langues d’Afrique de l’Est ; le père de Barack Obama est Kenyan. [↩]
- Lors d’un débat sur l’énergie, John McCain avait désigné son adversaire Barack Obama en employant l’expression « celui-là ». [↩]
- Hussein. [↩]
- Lors de la convention du parti Républicain, Sarah Palin avait déclaré, métaphoriquement, qu’elle était « un pitbull avec du rouge à lèvre » ; Barack Obama avait, par la suite, considéré que les nouveautés de la politique de John McCain, par rapport à celle de George W. Bush, revenaient seulement à « mettre du rouge à lèvres à un cochon » ; une polémique assez amusante entre les deux camps, à base d’amalgames indignés et de dénégations vertueuses, s’en était suivie. [↩]
- Allusion à Rudy Giuliani ; voir note suivante. [↩]
- Rudy Giuliani, maire de New York de 1994 à 2001 et candidat malheureux à l’investiture du parti Républicain pour les élections présidentielles de 2008, a un historique de travestissement ; il restera inoubliable dans son interprétation d’une Marylin décatie, en 2000. [↩]
- Dans le jargon politique américain, une October surprise est un événement ou une révélation médiatique susceptible d’influencer le résultat attendu d’une élection. [↩]
- Fox News, la chaîne de télévision d’information en continu la plus regardée des États-Unis (85 millions de téléspectateurs potentiels), contrôlée par le groupe News Corporation de Rupert Murdoch, apporte en général son soutien aux courants d’opinion les plus conservateurs. [↩]
- Spago, restaurant de luxe du célèbre chef Wolfgang Puck, situé à Beverly Hills et fort couru des personnalités les plus en vue. [↩]
- Quelques références : soy chai latte, la photo ; le film — shih tzu, la photo ; le film. [↩]
Articles complémentaires :
- Le discours de victoire d’Obama en version française Transcription française du discours de victoire de Barack Obama au...
- WP-PageNavi en version française Article mis à jour le 18/04/2010. À compter de la...
- WP-EMail en version française Article mis à jour le 5/1/2010 Les fichiers de traduction...
- YARPP en version française Traduction française du module d’extension YARPP pour le système de...
- Obama, l’histoire d’un mec… Bon, c’est en anglais, bien sûr, mais Barack Obama est...
Salut, Lionel!
Excellente, cette traduction!
Il est vraiment trop drôle, ce type! Si les Américains élisent McCain, ils vont nettement moins rire…
Bonjour Caplan !
Pour être honnête, ce soir-là au Waldorf-Astoria, McCain a lui aussi prononcé un discours plutôt amusant. Je n’ai pas accueilli son discours ici parce que, comment dire ?, s’il était techniquement drôle, il n’était pas humainement drôle… Je ne sais pas si je me fais bien comprendre ; on pourra juger sur pièce à cette adresse: http://www.youtube.com/watch?v=0N-j0W6MW-U
Bravo et merci Lionel pour cette traduction.
Mais peut-on vraiment rire avec les américains ?
En tous cas je partage ton point de vue sur Mc Cain.
Ah bien, non : «Cette vidéo n’est plus disponible, car le compte YouTube associé a été clôturé.», on ne peut donc plus juger sur pièce à cette adresse, il faut maintenant essayer de le faire à celle-ci.